4.
— Voilà une question intéressante, n’est-ce pas ? Que va-t-il se passer dans les secondes, dans la minute, dans l’heure, le jour, le siècle qui viennent ? Je vous le demande à vous, tout spécialement, mademoiselle, vous qui prétendez savoir quel est l’avenir.
Il affiche un large sourire.
— De tout temps les hommes ont tenté de prévoir ce qui allait leur arriver. Ils ont observé le vol des cigognes, examiné les entrailles des poulets, scruté les étoiles, que sais-je encore. Mais jamais ils ne sont parvenus à décrypter leur futur. Et vous, vous croyez « voir » certains événements avant qu’ils ne se produisent ? C’est bien cela ?
Il croise et décroise ses longs doigts manucurés.
— Bien. Réfléchissons. Pour identifier votre « différence » essayons tout d’abord de vous comprendre. D’où ma seconde question : Savez-vous qui vous êtes vraiment ? Oui, vous. Ne tournez pas la tête, je parle bien de vous et de personne d’autre. Allez, répondez. Qui êtes-vous ?
Un léger frisson court dans le dos de la jeune fille. Elle songe, au plus profond d’elle-même :
Ah ça, si seulement je pouvais le savoir…
Il se penche vers elle :
— Vous ne « voulez » pas ou vous ne « pouvez » pas répondre ? Dans ce cas je vais peut-être vous aider. Vous l’ignorez encore mais votre vie est fondée sur un grand secret. Je vais vous livrer un premier indice. Connaissez-vous la signification réelle de ce mot qui vous caractérise ? Connaissez-vous le sens profond de votre prénom ?
Il articule lentement et fait rouler le mot dans sa bouche :
— CA-SSAN-DRE. Vous vous prénommez Cassandre, ce nom ne vous évoque rien ?
Elle le contemple et le trouve insignifiant. Ses cheveux argentés, coupés en brosse, ses yeux bleu tungstène, le nez droit, la chevalière qui trône à son annulaire, tout chez lui respire la vacuité et l’autosuffisance.
Lui l’observe et la trouve très belle. Ses longs cheveux noirs ondulent jusqu’à ses hanches, et dans le regard de ses yeux gris clair, s’ouvrent une intensité et une profondeur presque dérangeantes. Il songe que tout chez elle respire la grâce et la puissance de la féminité.
— Ahhh, l’importance du prénom, insiste-t-il en détournant les yeux. Quelle motivation conduit les parents à coller telle étiquette plutôt qu’une autre sur une larve humaine, sachant que l’être ainsi affublé devra la conserver jusqu’à sa mort ? Un prénom est comme une programmation secrète inscrite au plus profond de nous. Moi, par exemple, je me prénomme Philippe. On m’a signalé que vous nourrissiez une passion particulière pour l’étymologie, vous n’êtes donc pas sans savoir qu’en grec « philo » signifie : qui aime, et « hippo » : les chevaux. « Qui aime les chevaux. » C’est mon cas. J’aime les chevaux. Je joue aux courses et même je gagne souvent. Quant à ma sœur, elle se prénomme Véronique. Littéralement : « vero » vrai, et « iconos » : image. « Vraie image. » Eh bien elle est devenue photographe, plutôt douée d’ailleurs.
Il semble ravi de sa démonstration.
— Mais le prénom peut aussi être la première pomme empoisonnée offerte par les parents. Comme ils sont cruels ceux qui baptisent leur progéniture : Charles-Henri, Immaculée, Lourdes, Gertrude ou Ferdinand.
Il joue avec ses longs doigts.
— Je connaissais un type dont le nom de famille était Einstein. Plutôt valorisant, vous en conviendrez, eh bien ses parents l’ont prénommé Frank. « Frank Einstein. » Il aurait pu être un génie, et le voilà programmé pour devenir un monstre.
Il émet un rire grêle, qui s’arrête net.
— Et toi, Cassandre, tu es un génie ou un monstre ?
Le directeur de l’école est brusquement passé du vouvoiement au tutoiement. Elle soutient son regard sans ciller de ses yeux gris devenus immenses.
— Plutôt un monstre si j’en crois le rapport de la surveillante de nuit.
Il extirpe deux feuillets agrafés dans un dossier, et lit lentement :
— À minuit, la pensionnaire Cassandre Katzenberg a poussé un hurlement qui a réveillé toute la chambrée de l’aile ouest. Puis elle a évoqué un attentat terroriste qui selon elle devait se produire dans les jours à venir. Et comme l’une de ses camarades, qui souhaitait dormir, a essayé de la faire taire, Cassandre l’a sauvagement griffée au visage. » Suit le rapport d’infirmerie : « La pensionnaire Violaine Duparc souffre d’une blessure telle qu’un début d’hémorragie s’est déclaré. Les plaies sur la joue et le cou ont nécessité vingt points de suture et laisseront probablement des cicatrices indélébiles. »
L’homme claque les feuillets sur son bureau.
— Tu l’as pratiquement défigurée, Cassandre-le-monstre. Quelle explication peux-tu donner à ce comportement de bête féroce ?
La jeune fille examine ses ongles encore empourprés par le sang coagulé. Elle songe :
Il ne faut pas me chercher. Cette imbécile de Violaine se moquait du futur, je lui ai donné une leçon adaptée à son manque de perspective. Je n’ai pas fait que lui ouvrir la peau des joues, je lui ai ouvert l’esprit. Elle devrait me dire merci.
Le directeur s’approche d’elle.
— Tu ne réponds toujours pas ? Dans ce cas, moi j’ai peut-être un début d’explication : « Le pouvoir des mots. » Et tout spécialement celui de ce fameux prénom qui est le tien.
Il fait les cent pas dans la pièce, les mains croisées derrière le dos.
— Donc, si tu le souhaites, je vais te raconter l’histoire de ton homonyme célèbre : l’antique Cassandre. Le veux-tu ?
Non. Je m’en fous.
— Tu verras, c’est troublant et cela explique peut-être quelques-uns des évènements qui se sont déroulés cette nuit.
Il la fixe. Elle brave son regard.
— Je vois. Tout compte fait nous serons plus à l’aise chez moi, dans ma bibliothèque personnelle. J’y ai toute la documentation nécessaire.
Un mauvais frisson parcourt son dos, mais elle ne bronche pas. Il se penche vers elle, et murmure à son oreille :
— Et puis j’ai un cadeau-surprise pour toi.